Je vous propose ensuite les interviews de deux pionniers du brickfilm, Dave Lennie et HARPO Studios.
Interview de Dave Lennie :
Comment vous est venue l’idée de faire une animation avec des Lego ?La première que j’ai faite, en 1985, avec un équipement très simple, n’avait pas d’audio ni d’intrigue, et n’était pas très bonne. Ma famille n’avait pas de caméra vidéo; nous en avions emprunté une à l’école où mon père travaillait pour enregistrer un évènement pour notre voisin un week-end. Je me rappelle avoir été fasciné par l’idée de zoomer sur mes jouets avec la caméra reliée à la télévision et de pouvoir les voir si grands. Les animer était la prochaine étape logique.
Vous avez réalisé la première animation Lego, quels sentiments en avez vous ?Je n’arrive toujours pas à croire que personne d’autre n’en ai jamais fait avant, mais tout le monde continue à nous considérer, Andy et moi comme des "pionniers" alors je suppose que c’est vrai. L’animation en stop-motion est quelque chose qui existe depuis aussi longtemps que les caméras existent, c’était simple d’animer avec le camescope que j’ai utilisé. Je veux dire, le
King Kong original (celui de 1933) a utilisé de l’animation stop-motion tout au long du film. Je n’arrive tout simplement pas à croire que personne n’avait jamais essayé avec des briques LEGO avant 1985... Les briques LEGO sous leur forme actuelle existent depuis les années 50 environ. Que nous soyons les premiers ou non, ça fait tout de même bien d’avoir aidé à la création de ce qui est maintenant un genre mondial. Mais nous sommes tous des nains assis sur des épaules de géants.
Quand vous avez réalisé ces animations, pensiez vous faire quelque chose de totalement nouveau ?Je ne me rappelle pas avoir pensé ça. J’avais vu beaucoup d’animations en stop-motion avant (à la télévision, dans des films) et il ne me semblait pas que nous faisions quelque chose de complètement nouveau. J’ai montré à Andy l’animation que j’avais faite en 1985, et il a été captivé par l‘idée de faire une production à part entière (avec une histoire et de l’audio). C’est comme ça qu’on a commencé à travailler sur
Oh Well.
De nos jours, faire un brickfilm est simple, était-ce difficile d’en faire dans les années 80 ?Travailler avec l’un des premiers équipement vidéo grand public était un bon challenge. Il y avait certainement de meilleures manières de faire ce que l’on a fait si l’on avait eu un équipement de professionnels. Mais on a réussi à le faire comme ça. Ce que nous appelions "pépins" à ce moment a fini par ajouter du charme aux films, et c’est vraiment l’histoire et les voix qui les ont fait briller.
Le processus opératoire était plus ou moins le suivant :
D'abord, nous tournions les scènes en utilisant un gros caméscope VHS, et nous animions au fur et à mesure de l'enregistrement. En d’autres mots, nous bougions les figurines, enregistrions un moment, etc. L’une des plus grandes difficultés était de savoir combien de temps il fallait laisser la caméra enregistrer. Vous deviez prendre en compte la vitesse de l’action que vous vouliez animer, mais aussi la compenser du mécanisme de la caméra elle-même. Appuyer simplement deux fois le bouton aussi vite qu’on le pouvait aurait en fait décalé la bande à L’ENVERS et aurait enregistré sur les prises précédentes. Alors nous avons développé un rythme pour laisser la caméra tourner afin d’arriver à un bon rythme d’animation. Mais même quand nous sommes arrivés à être plutôt bons avec le mécanisme d’enregistrement de la caméra, l’animation était toujours saccadée et irrégulière.
Pour les dialogues, nous indiquions quel personnage était en train de parler en leur levant la main. Pour
Oh Well, nous avons juste estimé combien de temps ça prendrait pour chaque ligne et nous enregistrions la prise en conséquence. Ça ne marchait pas vraiment bien, alors pour les films d’après, l’un de nous récitait son texte pendant que nous filmions la prise, comme ça nous savions que ça irait plus ou moins.
Une fois que l’animation était tournée, nous doublions alors toutes les scènes dans le bon ordre sur une bande en utilisant deux VCR. A ce moment, nous ajoutions aussi quelques graphiques grossiers générés par l’un de ces VCR: le générique de début et de fin, et les autres titres.
L’audio était probablement l’aspect le plus difficile du tournage. La caméra vidéo avait une fonction "doubler audio" qui nous permettait de ré-enregistrer la bande-son sur la cassette. Avec ça, j’enregistrais chaque ligne ou scène, en allant aussi loin que je le pouvais jusqu’à ce que je fasse une erreur. Ensuite nous devions rembobiner la bande et ré-enregistrer la scène, ou reprendre avant l’erreur, et ré-enregistrer la mauvaise ligne. Après ça, nous utilisions un VCR différent qui avait aussi une fonctionnalité doublage audio, à ceci près que cette machine enregistrait en stéréo et n’allait enregistrer que sur la piste droite de la bande. En utilisant cette machine, les dialogues restaient sur la piste gauche, et nous pouvions ajouter de la musique et des effets sonores sur la piste droite. En passant la cassette sur un VCR mono, les pistes étaient mixées ensemble.
C’était un travail exaltant. C’était difficile d’avoir les bonnes voix en un seul essai, surtout lorsqu’il fallait sauter entre plusieurs personnages (la plupart étaient doublés par moi). Puis, pour couronner le tout, toute la musique et les effets sonores devaient être fait ensemble, avec des lecteurs cassette, des "reel-to-reel" et des lecteurs CD reliés à un petit mixeur pour avoir tout indicé et prêt à partir quand on en avait besoin. Ce matériel devait aussi être fixé au bon niveau, de sorte qu’on ne puisse pas changer le mix après l’avoir fait.
En plus de cela, tout le va-et-vient, lire et enregistrer la cassette prenait du temps... Le matériel commençait à s’user. Notre parodie
America’s Funniest Home Videos a été assez ratée à cause de ça. C'est un miracle que nous ayons eu quelque chose d'utilisable sur la bande.
Connaissiez-vous le brickfilm de Lindsay Fleay (The Magic Portal) quand vous avez travaillé sur Oh Well ?Non, je ne le connaissais pas. À vrai dire, j’ai du regarder qui c’était à l’instant. Vous devez vous souvenir que le monde n’était pas pareil dans les années 80. Il n’y avait pas Internet (en tout cas pas comme aujourd’hui), et on ne pouvait partager nos vidéos avec notre famille et nos amis qu’en leur distribuant des cassettes. Je ne pouvais pas connaître les autres artistes qui étaient là. Lindsay était de l’autre côté du monde en train de créer un chef d'œuvre alors que j’étais juste en train de jouer avec ma caméra.
On dit communément que Lindsay Fleay a fait le premier brickfilm. Contestez-vous cela ? Y-a-t-il une lutte pour la paternité du brickfilm ?Non, je ne porte aucune mauvaise volonté envers quiconque. Comme je l’ai dit plus tôt, je suis honoré d’avoir participé à cela.
Vous avez continué les brickfilms après 1985, et vous avez vu la communauté du brickfilm grandir, que pensez vous de cette évolution, et comment pensez vous qu’elle évoluera ?Avec la technologie devenant de moins en moins chère et meilleure que tout ce que nous ayons jamais eu, presque tout le monde peut faire un brickfilm. Et on peut trouver tant d’informations sur comment les faire, comment rendre sa production meilleure... Je pense que c’est super que tant de personnes s’investissent dedans. Juste comme dans les longs métrages, à peu près tout ce que vous voudrez faire dans un brickfilm sera possible, mais en plus facile. Et le nombre de personnes en faisant va entraîner chacun à faire de meilleurs films. Je pense que les films ne vont qu' aller de mieux en mieux au fil du temps.
Vous n’avez pas de nouveau film depuis 2004, pensez en faire à nouveau ? Pas pour le moment. Bien que nous ayons commencé à faire le montage sur des ordinateurs quand on a fait nos scènes de film (
Blazing Saggles,
The Road Warrior et
The Godfather), on utilise toujours la méthode que l’on connaît pour les filmer : avec une caméra vidéo. Même pour
Bork et
]Breaking News, on a jamais utilisé d’appareil photo, qui est la manière dont on fait des brickfilms maintenant. Bien que je suis sûr que je puisse apprendre les nouvelles techniques, je me sens intimidé par l’avancement des productions de certaines personnes et j’imagine que nous devrions rattraper un certain retard. Un jeune brickfilmeur nous a contacté une fois et était intéressé pour conclure un accord de production avec nous: on écrivait les histoires, enregistrait les voix et on faisait le montage, et il aurait tourné et animé. On l’a envisagé, mais on a décidé de ne pas le faire.
Et ensuite, il y a toutes ces choses qui arrivent quand on vieillit... On se marie, on a des enfants, un travail, et les intérêts changent aussi. C’est difficile d’avoir assez de temps pour être dans sa maison et faire des brickfilms. Je ne pense pas que nous ne revenions jamais.
Interview de HARPO Studio :
Comment vous est venue l’idée de faire des animations en Lego ?C’est une longue histoire. Quand j’étais enfant, dans les années 50, j’étais fasciné par les cartoons de Walt Disney. J’ai eu ma première caméra 8mm en 1963 et j’ai commencé à créer mon propre cartoon. Mais j’ai rapidement découvert que c’était un travail compliqué et je ne l’ai pas terminé. Plusieurs années plus tard, en 1985, j’ai fait un film Super8 ("
What a Circus !"), qui était une combinaison de film en temps réel -- je filmais mes deux enfants (4 et 2 ans) avec leurs jouets -- et quelques séquences animées -- des voitures qui bougeaient, et quelques numéros de cirque avec des figurines Playmobil et, comme j’avais besoin de quelques spectateurs, des figurines Duplo aussi. À cette époque Lego n’avait pas encore ses petites figurines. Par conséquent, plus aucune animation en stop-motion n’était possible.
En 1989, je suis passé du Super8 au Video8. Mais mon nouveau caméscope ne pouvait pas filmer une seule image à la fois. Néanmoins, je voulais toujours faire quelques films avec mes enfants et pour mes enfants, et nous avons fait deux autres films avec des Playmobil en les animant à la main ou en les déplaçant avec des fils.
Entre-temps, LEGO a lancé ses petites figurines aussi. Nous avions un grand fond de figurines
Star Wars et des vaisseaux spatiaux LEGO. En 1990, je me suis difficilement rappelé de l’histoire du premier
Star Wars (titre en allemand "
Krieg der Sterne") et j’ai essayé de l’adapter pour créer mon propre film animé "
Krieg der Steine" (
La Guerre des Briques). Encore une fois, je ne pouvais pas utiliser la technique du stop-motion, mais c’est tout de même un bon petit film.
Connaissiez vous les traveaux de Lindsay Fleay (The Magic Portal) et de Dave Lennie/Andy Boyer (The Original Movie, Oh Well) quand vous avez travaillé sur Krieg der Steine ?Non, je ne savais pas que d’autres personnes faisaient des films animés.
De nos jours, faire un brickfilm est très facile, était-ce difficile d’en faire en 1990 ?Comme je l’ai dit plus tôt, c’est dur de créer un film animé lorsqu’il n’y a pas de technique de stop-motion. Ça s’est terminé quand j’ai reçu ma nouvelle caméra JVC. J’ai alors projeté de commencer un nouveau projet et d’écrire une petite histoire avec un roi cherchant un cheval. Pendant les vacances, en 1998, je l’ai mise en pratique ("
Ein König Reich", "
The King’s Kingdom" en anglais) en utilisant l’option "une image" de la caméra (qui était en réalité plus une option "3 images en même temps") qui enregistrait sur une cassette et que j’ai copié sur une cassette VHS à la fin.
Vous avez fait l’un des premiers (ou le premier) brickfilm allemand, quels sont vous sentiments par rapport à ça ?J’ai peut-être fait l’un des premiers brickfilms allemands, mais je ne le pense pas trop. J’ai fait des films parce que je voulais montrer à mes enfants qu’il y avait de la vie dans leurs jouets et seulement pour s’amuser un peu.
Vous avez continué à faire des brickfilms depuis 1990, et vous avez vu la communauté allemande des brickfilms grandir, que pensez vous de cette évolution, et comment pensez vous que le brickfilm allemant va évoluer ?Pendant des années, je ne savais pas qu’il y avait quelque chose de spécial dans le fait de faire des films avec des Lego. Je ne connaissais pas le mot "brickfilm" et je ne connaissait personne d’autre en faisant. En 2002, j’ai eu mon propre site Internet , et début 2003 j’ai pensé que ce serait bien de montrer "
Ein König Reich" aux autres personnes sur Internet. C’est à cette époque que j’ai cherché d’autres films Lego et ai trouvé les premiers articles parlant de "brickfilms". "
Ein König Reich" a été téléchargé très souvent et quelques personnes m’ont écrit de bons e-mails. Cela m’a encouragé à créer d’autres films. J’ai regardé la communauté de Brickboard (NDLR: Brickboard est le grand forum des brickfilmeurs allemands) et j’ai été ravi de voir que de nombreuses jeunes personnes avaient ce super hobby. Je ne peux pas regarder chaque brickfilm présenté sur Internet aujourd’hui, mais à chaque fois que je regarde ce qu’il s'y passe, il y a plein de brickfilms pleins d’art que j’apprécie vraiment.
Prévoyez vous d’autres brickfilms ?En ce moment je n’ai pas d’autre nouveau brickfilm prévu. Peut-être quand j’aurais quelques petits-enfants, je recommencerais...
-Aiwha